top of page

La nudité mise en scène  :  Le Coucher d’Yvette ou la première mise à (presque) nu du spectacle en France 

18 août
4 min de lecture

À la fin du XIXe siècle, les scènes parisiennes deviennent le théâtre de formes nouvelles qui interrogent les normes sociales et morales: c'est la naissance des cabarets. C'est dans ce contexte là, que j'aimerais vous parler du "Coucher d'Yvette".  

Le Coucher d’Yvette est une pantomime créé le 3 mars 1894  au Concert Lisbonne (devenu Divan Japonais puis aujourd'hui Le Divan du monde) par l'artiste Blanche Cavelli. C'est le tout premier spectacle de strip-tease théâtralisé de la capitale. Il  repose sur une intrigue simple mettant en scène les étapes du déshabillage d’un personnage féminin avant de s’endormir. Loin d’être un simple divertissement érotique, ce spectacle révèle des enjeux complexes liés à la représentation du corps féminin, au regard du public et aux mutations culturelles de cette époque. 

Le décor dépeint le huis clos d’une chambre à coucher dans laquelle figurent une jeune épouse et sa femme de chambre avant de se mettre au lit. La progression du dénudement d’Yvette emprunte aux gestes issus de la sphère intime, ceux liés à la toilette et à la préparation du corps au sommeil. Yvette ôte d’abord son chapeau, dénoue sa voilette et se dégante. Elle retire ses jupons blancs, ses jupons roses et sa jupe « qui lui va si bien ». Puis elle dégrafe corsage et corset, et troque sa batiste de jour contre sa chemise de nuit, ses bas contre de petites mules. Ainsi, à la fin de la pièce, Yvette se présente : « en chemise maintenant ; là, comme chez elle, sans plus de façons ». Et tout cela prend son temps, puisque ce numéro dure une trentaine de minutes ( de quoi faire monter la tension) alors qu'aujourd'hui un numéro de cabaret dure entre 7 et 10 minutes.

L’exposition publique de cette scène d’intimité suscite une véritable émulation du public, fasciné par la possibilité ( oui uniquement la possibilité) de voir un corps dénudé. En effet, excepté dans certains milieux artistiques clos, tels que les ateliers d’artistes issus des Beaux-Arts, ou bien par nécessité médicale, le corps nu dans l’espace public s’expose au délit d’outrage public à la pudeur. 

Tout au long du xixe siècle, la nudité sur scène reste théoriquement interdite par les autorités civiles qui tentent de réglementer sa pratique, malgré les nombreuses infractions comme l’attestent plusieurs cas de procès pour spectacles indécents. Plusieurs tactiques permettent, à la plupart des effeuillages, d’échapper à la jurisprudence concernant l’exposition du corps nu sur scène : l’expression d’un regard, la qualité d’un geste ou l’intonation d’une voix,  le positionnement des corps dénudés dans l’espace physique et dans l’espace imaginaire (décor antiquisant, scène de bain), l'habillage de la nudité par le jeu subtil des lumières, des accessoires et des costumes. Notons quand même, qu’une première version du Coucher d’Yvette, au contenu strictement identique, portait le titre initial Seule ! et qu’elle fut dans un premier temps, interdite par la censure dramatique : transformer cette pantomime en couché d'une jeune mariée changea littéralement la donne ( et oui une mariée ça se respecte).

 L’émotion provoquée par Le Coucher d’Yvette tient à la production d’une tension, où le plaisir se trouve finalement moins dans la monstration de la nudité que dans l’attente de sa promesse, ou de son impossible dévoilement. Cette tension repose sur un dialogue entre interdit et transgression qui, dans le répertoire spectaculaire du XIXe siècle, franchit rarement la barrière du licite.

Le succès du Coucher d’Yvette provoque de nombreuses imitations et donne lieu à une formule spectaculaire récurrente des programmes de café-concert. Ainsi, le répertoire des pantomimes du fond Rondel recense, plus d’une trentaine d’effeuillages créés en l’espace de deux ans, soit entre 1894 et 1896, sur les scènes parisiennes. À la suite du Coucher d’Yvette, Louise Willy interprète Le Coucher de la mariée à l’Olympia en 1895 tandis que Renée de Presles paraît dans Le Réveil d’une Parisienne aux Folies Bergère.

Cette mise en scène du corps féminin se déshabillant reflète largement les rapports de genre à la fin du XIXe siècle. La femme y apparaît comme une figure à la fois centrale et  au cœur de l’attention, mais son corps est codifié et exposé selon des normes définies par la société.  De plus, venant prolonger l’hypothèse d’une érotisation de la figure de la femme mariée, c'est bien le détournement des codes qui crée l'intérêt du spectacle. 

Il est évident que Blanche Cavalli n'a pas eu recours à une coordinatrice d'intimité pour chorégraphier la tension dramatique de ce strip-tease. Néanmoins, dans ce cadre, le geste de se dévêtir devient un acte théâtral, inscrit dans une scénographie précise, où chaque mouvement est pensé pour produire un effet sur le spectateur (c'est là justement que l'on peut considérer Le coucher d'Yvette comme la première mise en scène de l'intimité de l'Histoire). Cette dimension artistique permet de distinguer — du moins en apparence — ce spectacle d’une simple exhibition. En transformant un geste intime — celui de se préparer au sommeil — en une représentation publique, Le Coucher d’Yvette brouille les frontières entre espace privé et espace collectif en nous inspirant à chaque instant.

Constance Biasotto

(entre)metteuse en scène

Commentaires


Light - Item image 3.jpg

Articles de la FPCIF

Découvrez les dernières actualités et réflexions de la Fédération Professionnelle des Coordinateur.ices d'Intimité de France, dédiée à la sécurité et à l'éthique dans les arts vivants.

Lire
bottom of page